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Pierre-Paul Besner
 
VIVRE PLEINEMENT
MA RETRAITE

La retraite d’une personne handicapée

en est une de conquête.

Quel en est le secret ?1

 

En 1995, j’étais un prof au cégep de La Pocatière depuis 26 ans, mais voilà qu’à l’automne ma vue s’est envolée je ne sais où et donc en décembre 95, j'avoue mon handicap à mon employeur, car il me fallait un correcteur pour mon examen final. Un aveu, c’est un peu reconnaître une faute : et laissez-moi vous dire qu’elle était grosse, car j’avais caché, durant toute la session, ma déficience visuelle. Pourquoi me suis-je ainsi senti coupable ??? Bon, durant les vacances de Noël, la direction, le syndicat et mon propre département se réunissent et tout ce beau monde déroule un beau tapis rouge pour moi, mais ce tapis s'oriente vers la porte extérieure. En fait personne ne savait que faire avec moi et moi, non plus. Je démissionne donc.

 

Réfléchissons : à ma démission, je ne prends pas ma retraite, mais je perds mon travail dû à une déficience visuelle. Ici, c'est un point important, car en janvier 96, lorsque je reviens définitivement à la maison, je ne suis pas un retraité, mais un invalide, c'est-à-dire un « pas apable ». J'ai vécu non pas une solitude, mais un isolement effroyable. Pendant la première année, je me rendais au cégep presque toutes les semaines pour garder mes liens. Mais ceux-ci étaient à sens unique, car aucun de mes anciens confrères n'est venu me voir chez moi, même pas un membre de mon département. Je me suis senti vu et regardé comme un handicapé, voire un invalide. Lors d’une conférence à des personnes handicapées, j’avais affirmé que le milieu de travail n’était pas propice à notre réadaptation, car un travailleur s’occupe d’abord de son travail. 

 

Mais j'arrive enfin à l'essentiel : d’un état invalide, il me fallait conquérir ma retraite. Et ici, j'affirme que mon secret se trouve non dans mon intériorité, mais à l’extérieur de moi, en un mot chez les autres. Ce n'est pas le silence qui m'a fait ÊTRE, mais le tintamarre de mes liens aux autres. Je m'explique. En janvier 96, après une mûre réflexion imbibée de doutes, je dis à ma femme que je voulais devenir ébéniste et donc qu'il me fallait acheter de nombreux outils. Elle est la seule à avoir eu confiance, foi en moi avec mes enfants. Les membres de ma propre famille étaient tous craintifs au début, car j'étais sans expérience en ce domaine et surtout handicapé. Pourtant graduellement, mes soeurs et mon frère sont venus travailler à mon atelier avec moi des jours et même des semaines : ce geste de partir d’aussi loin que Montréal pour venir transpirer chez moi me permettait de mordre à la vie, car laissez-moi vous dire que puisque mes soeurs et mon frère étaient sans expérience en ébénisterie, c'était moi qui leur montrais comment travailler. Sacrament, je me sentais de moins en moins invalide dans mon être. Rien n’est plus gratifiant qu’un travail de partage.

 

Je saute à une autre étape irréversible. Le Centre de L'InterAction vient me procurer de l'aide : loupe, télévisionneuse, lunettes, logiciels pour ordinateur, etc. Mais un jour, je leur écris une longue réflexion où je leur affirme noir sur blanc que ma vraie réadaptation se réalise non dans mon salon, mais à mon atelier. Quand vous viendrez me visiter, venez en salopette, leur ai-je dit. Et Barnabé, la plupart des intervenantes l'ont fait. À partir de ce moment, je les ai toujours caractérisées comme « mes » intervenantes et aussi, bien sûr, comme des espèces de malades, car il fallait qu'elles soient anormales pour me « voir » comme une « personne » malgré mon handicap. En ce sens, elles se sont intégrées à ma propre famille. Je prenais conscience qu’elles se sentaient chez-elles, chez-moi à mon atelier. Sortir de leur monde pour pénétrer dans le mien est un acte humain qui transcende le niveau de leur travail.

 

 Je réfléchis encore. Mes chers amis, le passage d'invalide à retraité se fonde sur une base fondamentale : je me suis senti apprécié par autrui. Ma femme et ma famille d'abord et « mes » intervenantes. Mon être de retraité repose donc essentiellement sur la nourriture d'amitié que nombre de personnes ont semée en moi. J'affirme que, chez moi, JE n'ai pas trouvé la force pour devenir ce que je suis dans mon intériorité. Ce n'est pas MOI seul qui me suis fait, mais l'amitié ou l'amour que j'ai ressenti des autres. Appelons cela par des mots différents, je m'en fous, pour moi, mon ÊTRE est intimement lié à autrui. Ainsi ma liberté est liée à un élan de reconnaissance aux autres. S'ils m'ont fait être, je me dois dans ma responsabilité de me conduire en conséquence. Est-ce une dépendance ? Si oui, j'en suis fier, car elle me grandit. Je me perçois à travers un besoin des autres, car mon « qui suis-je » a sa source dans ces relations humaines. 

 

Pourtant il me faut encore approfondir, car si j’ai puisé ma force chez les autres dans leur amitié, je ne le vois pas comme un acte qui m’est extérieur. Non, car ce ressourcement a ses racines précisément dans l’amitié. Se sentir apprécié par quelqu’un d’autre que soi-même, c’est se sentir habité par lui. L’amitié nous grandit au lieu de nous éparpiller en dehors de nous. La vraie amitié ne tend pas à nous dominer, mais à nous permettre de nous accoucher en ce que l’on est. Se sentir apprécié, c’est découvrir qu’on nous regarde sans les préjugés habituels. Il n’y a pas plus belle façon de se voir « normal ». Oui, c’est quand même cocasse, car pour me sentir « normal », il est nécessaire que la personne qui m’apprécie soit en quelque sorte « anormale ». 

 

Il y a aussi un autre aspect cocasse. Mon handicap a peut-être été chez moi un gain. Je m’explique… parce qu’avant de perdre la vue, j’étais une personne parfaitement « normale ». Ainsi malheureusement ma propre perception envers une personne handicapée visuelle se serait réduite à la considérer invalide. C’est comme s’il fallait une conversion d’une normalité en anormalité pour qu’une personne handicapée puisse être vue comme normale…

 

L’amitié renferme un secret : elle agit de l’intérieur. Se sentir apprécié, c’est se sentir habité par une personne et jamais envahi par elle. En ce sens, le personnel du Centre de L’InterAction est comme un prolongement de ma propre famille, car son aide ne vient pas de l’extérieur, mais de leur cœur. Je n’ai pas senti recevoir de l’aide technique, mais j’ai ressenti le plaisir de toutes ces intervenantes à nous la donner. Non un acte professionnel, mais un don de soi dans la gratuité.

 

Si je me permets de synthétiser ma pensée, je ne peux que vous dire que vous qui m’entourez de votre amitié, vous êtes mon plaisir, mon bonheur et ma joie. Ma vie et même ma survie reposent sur des liens profondément humains : je remercie l’engagement de ma famille et en particulier celui de mon épouse et de mes enfants, mais je ne peux oublier la grandeur du dévouement du Centre de L’InterAction qui a su semer en moi la foi qu’il est possible, malgré un handicap, d’aimer et d’être aimé. Mon ÊTRE, je le puise dans ces relations humaines. Vous tous qui m’appréciez, continuez à me sculpter, à me modeler, car le secret de votre travail n’a d’autre finalité que ma réalisation personnelle. Ainsi je pourrai devenir « moi », car ce moi, pour être, a besoin d'un toi. Et mon bonheur, c'est que vos « toi » sont extra. 

 

Je termine ma réflexion par un remerciement : merci de m’avoir permis non pas de vaincre totalement mon handicap, mais de m’avoir ouvert les portes d’une belle retraite, et ce, en comblant mon cœur. Ce passage, ce cheminement, vous seuls(es) en connaissez le secret… oui, il est secret, car il réside dans votre cœur. Ma retraite est donc une conquête qui ne peut s’exprimer que par un verbe : celui d’aimer.


Pierre-Paul Besner


1. Un résumé de ce texte a été publié dans : L'InterMission. Le petit journal des gens du CSSS de La Mitis, décembre 2010, p. 10.                       [Retour au haut de la page]

 

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